Les jeunes doivent-ils dénoncer une rupture du pacte générationnel ?

 

" Les jeunes doivent-ils aujourd’hui dénoncer une rupture unilatérale du pacte générationnel, faite à leur défaveur par leurs propres aînés ? " Cette question est un peu abrupte. Rien ne prépare la société française d’aujourd’hui à la recevoir. Tout concourt au contraire à disqualifier cette interrogation pour en faire une simple hypothèse improbable, sans contenu tangible.

Nous savons en effet les efforts considérables que les familles consacrent à la qualité de l’éducation et au bien-être de leurs enfants, les aides matérielles, symboliques et en numéraire qui sont prodiguées aux nouvelles générations par leurs parents, grands-parents et parfois au-delà. Nous mesurons les flux inestimables de ressources, nombreuses, inépuisables et sans cesse renouvelées, que prodiguent les aînés à leurs proches, à leur prochains.

Pourtant, cette question inquiétante rappelant les anciennes générations à leurs responsabilités face à un monde social qu’ils devront un jour laisser à d’autres pourrait être posée à l’avenir avec plus d’acuité à mesure que les cohortes nombreuses des bénéficiaires de cette époque favorable des " Trente glorieuses " (1945-1975) rejoignent les rangs des retraités, à mesure aussi que les belles années d’antan s’éloignent au-delà de l’horizon vécu de la majorité (la moitié de la population française est née après 1965 et n’a donc au mieux que des souvenirs très imprécis de cette période optimiste de croissance). Dès lors, l’exigence croissante d’un bilan est formulée, mais il s’agit de s’interroger avant tout sur ce que les générations se doivent réciproquement.

 

La question de la justice intergénérationnelle

Depuis Emmanuel Kant, la question des devoirs réciproques des générations est ouverte, et le restera. Cette question est même extrêmement complexe, peut-être parce que nous ne savons pas très bien ce que peut être la justice dans le temps long. Il reste que Kant souligne l’extraordinaire dissymétrie des générations à l’égard des progrès de toutes sortes — longévité, progrès médicaux, accumulation d’œuvres littéraires et philosophiques, enrichissement économique, etc. — , d’où une possible source d’injustice, incertaine donc inquiétante.

En effet, il suffit d’être né plus tard pour tirer de nos ancêtres proches et lointains des bénéfices dont nous ne pouvons fournir la contrepartie en retour : " les générations antérieures ne paraissent s’être livré à leur pénible besogne qu’à cause des générations ultérieures, pour leur préparer le niveau à partir duquel ces dernières pourront ériger l’édifice dont la nature a le dessein, et donc pour que seules ces générations ultérieures aient la chance d’habiter le bâtiment auquel la longue suite de leurs ancêtres (à vrai dire, sans doute, sans intention) a travaillé sans pouvoir prendre part eux-mêmes au bonheur qu’ils préparaient. " (Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, 1784). Ainsi, les puînés héritent d’un monde plus riche, beau, complet et élaboré, autant de progrès produits par le travail des anciens. C’est le privilège d’être né plus tard. Cette dette envers les anciens ne peut être réglée, sinon par un hommage à leur mémoire, sauf, surtout, à remettre plus encore à nos enfants, en ayant travaillé à notre tour pour leur transmettre mieux encore.

Faute de parvenir à mesurer vraiment ce que nous devons aux anciens, le risque est de ne savoir pas non plus quoi remettre à nos successeurs. Cette ignorance suscite l’inconfort intellectuel des plus responsables. Pourtant, elle pourrait aussi fournir l’alibi d’une incurie générale qu’il s’agit d’examiner. Il convient en effet de lever le voile sur le legs collectif qui est fait aux nouvelles générations.

 

Sept fractures générationnelles

Les vingt-cinq dernières années, marquées par un ralentissement économique et le chômage de masse, laissent place à une fracture générationnelle multiple d’autant plus difficile à ressouder qu’elle est silencieuse et déniée. Sept éléments recueillis depuis et mis bout à bout permettent de comprendre que cette fracture résulte de notre inconséquence historique.

Le premier élément concerne la répartition du pouvoir d’achat : en 1975, les salariés de cinquante ans gagnaient en moyenne 15 % de plus que les salariés de trente ans, les classes d’âge adultes vivant alors sur un pied d’égalité. Aujourd’hui, l’écart est de 40 % : les fruits de la croissance économique, ralentie depuis 1975, ont été réservés aux plus de 45 ans. La lecture générationnelle permet de comprendre que les jeunes valorisés d’hier sont devenus les seniors favorisés d’aujourd’hui, par l’ancienneté.

Le deuxième facteur affecte les progrès des qualifications. En moyenne, d’années en années, la part des salariés porteurs d’une responsabilité ou d’une expertise valorisées continuent de s’accroître, même depuis la " crise ". Cette croissance est consubstantielle à notre représentation du progrès social. Pourtant, chez les salariés de trente ans, la part de ces emplois est la même aujourd’hui qu’en 1980, sans progression sensible : pour l’essentiel, l’expansion des cadres est portée aujourd’hui par la dynamique des quinquagénaires. Plus finement, les générations nées entre 1945 et 1950 sont restées situées au long de leur carrière sur la crête d’une vague montante de cadres qui s’étiole pour les puînés. Les premiers nés du baby-boom ont bénéficié d’une explosion scolaire au début des années soixante et profité ensuite de la dynamique d’emploi des jeunes de la période 1965-1975 : développement d’EDF, du nucléaire, de l’aérospatiale, du téléphone, de la santé, de la publicité, de la presse, etc.

Le troisième enseignement relève d’un effet de rémanence : pour une cohorte de naissance donnée, la situation à trente ans conditionne les perspectives à tout âge ultérieur. Pour ceux qui n’ont pas fait leur place, les conditions tendent à se figer ensuite. Les premières victimes du ralentissement de 1975, les générations nées à partir de 1955 et qui ont eu vingt ans quand le chômage de masse s’étendait sur ceux qui n’étaient pas à l’abri, conservent aujourd’hui les séquelles de leur jeunesse difficile, même si ce ne sont plus là de jeunes débutants. Il est préférable d’avoir vingt ans en 1968 lorsque le taux de chômage dans les deux ans de la sortie des études est de 4 %, qu’en 1994 où ce taux culmine à 33 %. Le plein emploi à l’entrée dans la vie adulte est une ressource collective inestimable qui n’a pas été transmise.

La quatrième leçon est le revirement des chances d’ascension sociale : les parents des soixante-huitards, parce qu’ils sont nés en moyenne autour de 1910-1915, ont connu un sort difficile. Un quart d’orphelins précoces, un quart d’enfants d’invalides, une jeunesse dans la crise de l’entre-deux guerres, puis la seconde guerre mondiale. La reprise des Trente glorieuses (1945-1975) les attend, mais ils ont déjà 36 ans lorsque le système de retraite est créé, exigeant d’eux 35 années de cotisations pour une retraite pleine, un contrat pour eux impossible. Pour la majorité, ce fut une vieillesse misérable dans une société de jeunes riches. Pour la génération née vers 1945, l’ascenseur social a fonctionné ainsi à plein régime. Pour leurs propres enfants, nés vers 1975, ces conditions d’ascension sociale sont souvent compromises, ces jeunes d’aujourd’hui étant les enfants non plus d’une génération sacrifiée mais d’une génération dorée. Le risque psychologique est dès lors celui de l’intériorisation d’un échec en apparence personnel, qui n’est autre qu’une débâcle collective.

Taux de chômage des personnes ayant quitté l’école depuis 24 mois ou moins

 

Source : Compilation Enquêtes Emploi INSEE 1975-2002 ; calculs de l’auteur

 

Le cinquième constat est que, pour la première fois en période de paix, la situation de la jeune génération est plus difficile que celle de ses parents. La reprise économique de 1997-2000 a fait croire en la fin du tunnel, mais le taux de chômage dans les deux ans de la sortie des études est resté supérieur à 20 %, soit quatre fois plus élevé que celui de leurs parents au même âge. Trois années de reprise, évanouies maintenant, ne pouvaient corriger vingt-cinq années de déstructuration de fond.

Le sixième point est celui de la transmission de notre modèle social aux générations futures. En apparence, l’Etat-providence change avec le temps du calendrier, mais il dissimule une dynamique générationnelle. Lorsqu’en 1945, 35 annuités ont été exigées pour une retraite pleine, on a peu ou prou exclu ceux nés avant 1915, ces générations marquées par des inégalités monstrueuses entre les couches sociales privilégiées et le prolétariat industriel. Celles nées de 1920 à 1950 ont bénéficié du providentialisme, et de droits sociaux protecteurs et redistributifs croissants, propices à l’émergence d’une classe moyenne massive. Aujourd’hui, les nouveaux jeunes sortent de l’école autour de 21 ans, perdent deux ou trois années au chômage sans indemnité ou dans des activités informelles, et ne commencent à cotiser véritablement qu’autour de 23 ans. Exiger 40 années de cotisations comme aujourd’hui, 42 ans pour la proposition du rapport Charpin au Plan, voire 46,5 selon la suggestion du Medef, revient à allumer une bombe à retardement démographique qui pourrait exploser à partir de 2015, lorsque les candidats à la retraite sans cotisations suffisantes se multiplieront. Evidemment, les conditions sont plus faciles pour la fraction de la jeunesse qui passe avec succès les épreuves malthusiennes de la sélection de l’excellence scolaire ou économique, mais ce groupe s’oppose de plus en plus clairement à celui des moins qualifiés, reconstituant ainsi les germes d’une nouvelle société d’inégalité. Pour les nouvelles générations, le projet social né de l’après-guerre et qui a culminé en 1970 se délite peu à peu, avec la reconstitution au bas de la pyramide sociale des nouvelles générations d’une catégorie sociale massive, soumise à un choix qui s’apparente parfois à un chantage : entre l’exploitation et l’exclusion.

L’instruction de ce procès se clôt ici par une septième section, concernant le problème de la transmission, non pas patrimoniale mais politique. Le déséquilibre de la représentation politique se mesure à un indice clair : en 1982, l’âge du représentant syndical ou politique moyen était de 45 ans, et il est de 59 ans en 2000. Un vieillissement de 14 ans en 18 années de temps correspond à une situation d’absence presque parfaite de renouvellement : les quadras des années quatre-vingt s’apprêtent à être les sexas des années zéro du xxie siècle. La génération socialisée dans le contexte spécifique de socialisation politique de la fin des années soixante, favorable à une entrée précoce en politique, s’est installée peu à peu dans les plus hautes fonctions, pour s’y incruster. Maintenant que les idéaux généreux de sa jeunesse ont laissé la place à d’autres visions du monde. Les députés de moins de 45 ans représentaient 38 % de l’assemblée en 1981, et seulement 15 % en 2002. Ce n’est pas une simple question d’âge du capitaine, sinon l’argument tomberait assez vite. Le fait signale que les grandes orientations qui engagent le long terme sont prises sans la présence de ceux qui en assumeront les entières conséquences. Lorsque les payeurs ne sont pas convoqués aux agapes, on a lieu de s’interroger ; l’absence des jeunes semble bien organisée, comme dans le débat sur les retraites, alors qu’ils assumeront les plus lourdes conséquences des réformes. Pire, le vieillissement actuel du corps politique, parallèle à celui de la recherche et de l’université, des entreprises, etc. se développe dans des conditions où rien n’est préparé pour assurer une transmission. Il est à craindre que, tôt ou tard, ce moment de transition sans transmission ne vienne, avec d’autant plus de violence que rien n’a été fait pour l’anticiper, mais que tout a été mis en œuvre pour retenir le plus longtemps possible le mouvement irrésistible du temps.

Il est possible de clamer, comme Alain Finkielkraut qui rejoint ainsi ceux qu’il dénonce, que " le problème, ça n’est pas quel monde nous allons laisser à nos enfants, mais à quelle sorte d’enfants nous allons laisser notre monde ". Il s’agirait alors d’accuser la jeunesse d’une impéritie dont on se demande bien d’où elle vient. L’irresponsablilité collective (" à vrai dire, sans doute, sans intention " aurait dit Kant) qui a prévalu dans l’établissement de cette fracture générationnelle, et le refus pour le coup intentionnel d’en faire l’inventaire, pourraient être à l’origine de cette rupture du pacte générationnel sur quoi les jeunes s’interrogent de plus en plus souvent.

 

 

 

Bibliographie succincte :

Louis Chauvel, Le Destin des générations. Structure sociale et cohortes en France au XXème siècle, Paris, PUF, 2002 [1998].

Hans Jonas, Le Principe de responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, Paris, Cerf, 1990 [1979].

Karl Mannheim, Le Problème des générations, Paris, Nathan, 1990 [1928].

François Ricard, La génération lyrique, Castelnau-le-Lez, Climats, 2002 [1992].

 

 

 

Louis Chauvel, Maître de conférences à Sciences-Po, Paris